« Le 14 septembre, je me mis en marche dès qu'il fit jour. Marigny, Merlin et moi, avec quelques ordonnances et quelques officiers de l'état-major, nous précédâmes la troupe et avançâmes assez inconsidérément à travers un pays très coupé, jusque dans la plaine en forme de glacis que domine Legé. Sitôt que l'ennemi nous aperçut, il nous salua de quelques coups de canon et, incessamment après, il nous donna un instant l'espoir de vouloir nous combattre en bataille rangée ; car nous vîmes sortir, par les chemins des deux extrémités de la ville, deux colonnes de cavalerie, les enseignes déployées, et faisant mine, par une manœuvre assez régulière, de venir à nous.
J'envoyais de suite un officier de l'état-major pour faire avancer la cavalerie et l'infanterie légère, qui ne tardèrent pas à arriver. Mais ce qui nous étonna beaucoup, c'est que cet ennemi, qui annonçait une si bonne contenance, rentra dans la ville, avant de s'être déployé, par un mouvement aussi régulier et aussi grave. On aurait dit qu'il voulait nous porter le défi d'y aller chercher.
La cavalerie fut mise en bataille à l'entrée de la plaine. Marigny envoya quelques patrouilles et quelques vedettes en avant ; je fis filer à droite et à gauche l'infanterie dans le bois, qui, des deux côtés de la route, s'avance en demi-cercle vers la ville, avec ordre de se tenir soigneusement caché dans les broussailles. Enfin ma brigade entière arrive à son tour, je lui fait faire halte et, la divisant en deux parties, je donnai à chaque chef de brigade les ordres nécessaires pour attaquer le poste par les deux chemins qui y conduisent ; l'heure de l'attaque était arrivée et nous n'attendions plus que le signal que devait donner Beysser, pour nous porter en avant.
Cependant les patrouilles vinent nous dire que l'on ne voyait personne autour des murs et que la ville même paraissait tranquille et déserte. Je demandai alors au général Canclaux la permission d'y envoyer, avec un peu de cavalerie, mon aide de camp Buquet, pour examiner la chose de plus près et nous en rendre un compte exact. J'obtins aisément son consentement et Buquet s'avança avec Decaen, adjoint, et plusieurs chasseurs ; mais en ne voyant pas de canonniers proches de la pièce qui était en avant de la ville, ils en conclurent que l'ennemi avait pris la fuite et y entrèrent. Ils nous en firent prévenir sur-le-champ et, ouvrant les portes des prisons, ils en firent sortir près de douze cents malheureuses victimes de tout sexe et de tout âge, que les Rebelles avaient incarcérés pour faits de patriotisme. Rien n'était si touchant que de voir ces martyrs de la liberté s'élancer au-devant de nous, nous serrer les mains, nous embrasser en nous appelant leurs libérateurs et en faisant retentir les airs des cris de : Vive la République !
Dans la crainte d'un méprise de la part de Beysser, il fallait le faire prévenir de tout ce qui s'était passé. Buquet et Decaen d'un côté et Lavalette, aide de camp du général Canclaux, de l'autre, se chargèrent de cette mission. Ils furent d'abord accueillis par quelques coups de fusils ; mais ils sont enfin reconnus et portent à ce général la nouvelle de la prise de Legé. Il entra dans la ville, une demi-heure après nous, à la tête de sa troupe qui avait trouvé Machecoul évacué. Les prisonniers patriotes, dont il vient d'être parlé, nous apprirent que, dès la veille, à dix heures du soir, l'ennemi commença par évacuer la ville, et que cette évacuation dura jusqu'à quatre heures du matin ; qu'un des chefs, avec quatre cents chevaux environ, y était seul resté pour protéger la retraite, jusqu'au moment de notre arrivée. La ville fut mise au pillage, par les troupes de Beysser exclusivement. Mon avant-garde reçut l'ordre de se rendre de suite à la Grolle. La division de Beysser se rendit également le même soir à Rocheservière.
Nous espérions tous que Dubayet, avec sa colonne, aurait intercepté les quatre cents cavaliers ennemis qui venaient d'abandonner Legé ; mais, malgré toute la diligence qu'il mit dans sa marche, il arriva trop tard. Dubayet passa la nuit dans les landes en deçà de Rocheservière, et Montaigu devint le nouveau lieu de rassemblement des fanatiques.
Mon avant-garde arriva tard à la Grolle, par une nuit très obscure et une pluie abondante ; elle passa la nuit au bivouac, car ce village indiqué, comme plusieurs autres, en grands caractères sur la carte de Bretagne, est composé de dix à douze maisons éloignées les unes des autres.
Le lendemain, Dubayet vint me remplacer à la Grolle et jeta la brigade aux ordres du général Beaupuy à Vieillevigne. Mon avant-garde eut ordre de se rendre à Remouillé, pour être, le jour suivant, à portée de coopérer à l'attaque de Montaigu. Marigny avait pris le devant avec sa cavalerie soutenue de son infanterie légère ; le pays était très difficultueux. Je restai de ma personne à la tête de ma brigade. Marigny rencontra à Remouillé environ quatre cents brigands, leur donna la chasse et en tua plusieurs. Merlin, lui-même, enleva d'un coup de sabre le crâne d'un de ces Brigands, qui, dans leur fuite, se dirigèrent sur Montaigu. Je fis établir de fortes gardes et, après avoir indiqué à la troupe les lieux de rassemblements en cas l'alerte, je lui permis de se loger dans le village, presque entièrement abandonné par ses habitants.
A l'instant je reçois l'ordre de me rendre le lendemain à Montaigu par la route de Nantes à La Rochelle, et j'apprends que ma troupe, dans cette attaque, doit former la colonne de gauche ; que celle du centre doit être composée de l'armée aux ordres du général Dubayet, partant de Rocheservière, et celle de droite, formée par le corps de six mille hommes aux ordres de Beysser, qui, partant de Mormaison, se porterait sur la route de La Rochelle, du côté opposé.
Le moment du départ était fixé à sept heures du matin, et la colonne du centre devait donner le signal de l'attaque. Je pars à l'heure même, bien résolu de ne rien négliger pour mettre, dans notre marche, la plus grande célérité ; mais le malheur veut qu'un avant-train de la première pièce se brise dans le défilé, presque impraticable, au sortir du village, et interrompe la marche de la colonne ; les soldats sont obligés de filer un à un par les hauteurs, et cette manœuvre occasionne une grande perte de temps.
Malgré ce retard, mon avant-garde n'est plus qu'à un demi-quart de lieue de la ville, lorsque j'entends les premiers coups de canon. Je vole à la tête de ma troupe, j'ordonne à Marigny de se porter vivement en avant avec sa cavalerie, et je lui recommande de prendre le premier chemin qu'il trouvera à sa gauche, soit pour couper la retraite à l'ennemi s'il arrive assez tôt, soit pour lui tomber sur les flancs ou le charger en queue s'il le trouve en fuite ; il exécute mes ordres à son ordinaire, avec valeur et intelligence.
Je fais ensuite obliquer à gauche et par échelons à travers les buissons, les huit premières compagnies d'infanterie légère, pour soutenir et seconder Marigny dans son expédition ; j'envoie le deuxième bataillon de la même troupe fouiller un château et quelques fermes sur notre droite, d'où l'ennemi venait de nous tirer quelques coups de fusils, dont Merlin avait reçu une contusion au bras. Je m'avance moi-même au pas de charge avec le reste de ma brigade ; j'ordonne de faire main basse sur tout ce qui aura la témérité de nous attendre et j'arrive ainsi à la tête de ma colonne dans Montaigu au même instant que Beysser. Ma présence semble l'interdire ; mais les cris de : Vive la République ! Nous rallient aussitôt
Je perdis dans cette affaire un brave officier d'infanterie des Chasseurs de Kastel, qui a été tué en voulant débusquer l'ennemi d'un moulin à vent, à l'entrée du faubourg ; j'eus aussi quatre blessés, dont un autre officier des chasseurs à pied ; mais, en revanche, le faubourg par lequel je suis entré avec ma colonne fut jonché de cadavres des Rebelles, et Marigny, en poursuivant l'ennemi en fit pareillement un grand carnage.
Intimement convaincu des grands avantages qui pouvaient résulter de l'enthousiasme de nos soldats et de la terreur panique dont l'ennemi était frappé, je proposai à Beysser de nous mettre aux trousses des Brigands et de les poursuivre jusqu'à Clisson, sans leur donner le temps de se reconnaître. Turreau, représentant du Peuple, goûta ma proposition ; Beysser, au contraire, m'objecta avec humeur que sa troupe était excédée de fatigue, qu'elle venait de faire huit lieues et qu'elle avait besoin de repos . J'avais trop peu de monde pour exécuter, moi seul, cette entreprise ; je devais donc me conformer strictement à mon ordre et retourner à Remouillé.
La ville de Montaigu étant abandonnée de ses habitants, les colonnes y étaient à peine arrivées qu'elle fut livrée au plus affreux pillage. Ce qui m'étonna le plus, c'est que Beysser y participa lui-même et, sans s'occuper de sa troupe, sans songer même à prendre aucune précaution de sûreté, il s'abandonna aux plaisir de la table et à celui des femmes. J'allai le trouver pour le prier en grâce de faire battre la générale, afin que mon avant-garde, qui s'était confondue dans la ville, pût se rassembler et retourner à son poste ; il me le promit et, au bout d'une heure, les ordres qu'il a donnés à ce sujet furent enfin exécutés. Répugnant aux excès que je voyais commettre et qu'il n'était pas en mon pouvoir de réprimer, je chargeai l'adjudant-général Nattes de la conduite de la colonne, que j'allais attendre au village de Saint-Hilaire, sur le chemin de Remouillé.
Lorsque je la vis paraître, je jugeai bien qu'elle n'avait pas perdu son temps ; chacun était chargé de butin de toute espèce. L'homme le plus austère n'aurait pu s'empêcher de sourire en voyant les divers costumes sous lesquels plusieurs soldats s'étaient déguisés ; les soutanes, les surplis et les chasubles étaient surtout préférablement employés à ces mascarades. La colonne du centre, commandée par Dubayet, ne parut point. Sans doute, Canclaux, apprenant la prise de Montaigu, l'avait fait rétrograder.
Dès que ma troupe fut rentrée à Remouillé, je fis prendre une position militaire, elle passa la nuit au bivouac. De violentes altercations, qui s'élevèrent entre l'avant-garde légère et le reste de ma colonne, me déterminèrent à séparer les camps de ces deux corps par un ravin, en leur interdisant toute espèce de communication. Je leur parlais ensuite et j'eus le bonheur de ramener le calme et l'union.
Instruit qu'une brigade de la colonne d'Aubert-Dubayet, commandée par le général Beaupuy, s'était portée sur Aigrefeuille, je demandai au général Canclaux qu'elle agit de concert avec moi, pour l'expédition de Clisson, qu'il m'avait chargé d'enlever le lendemain ; il y consentit, en m'observant de ne m'en servir que comme d'un corps d'observation, qui couvrirait en même temps le parc d'artillerie resté à Aigrefeuille. Il ajouta dans sa lettre « que le rendez-vous pour Clisson soit donc pour demain à dix heures du matin. J'arriverai aussi vers cette heure-là à portée, avec deux cent grenadiers et deux cents chevaux, et si je trouve moyen de faire quelque chose sur la droite, je le ferai, ne fût-ce que poursuivre l'ennemi. Nous serons encore soutenu par la colonne de la première division, qui arrivera, sans doute, à peu près vers la même heure à Remouillé. Il faut enfin compléter la leçon donnée aujourd'hui, et que ces malheureux Brigands voient qu'ils n'auront ni paix ni trêve. » Et, sur la nouvelle que j'avais donnée à Canclaux que les Rebelles avaient fait un mouvement sur Maisdon, il me dit : « Le mouvement que les Rebelles ont fait sur Maisdon provient, sans doute, de ce qu'ils ont auront aperçu le bataillon que le général Grouchy a dû porter aujourd'hui sur Villeneuve, où je l'avais laissé, sur la route des Sables, devant Touffou, et un peu plus près, sur la route de La Rochelle, intermédiaire entre les postes des Sorinières et d'Aigrefeuille ; ce qui rend cette route bien sûre.
J'écrivis en conséquence au général Beaupuy, en lui transmettant l'ordre de sa marche, et ma colonne se mit en mouvement le lendemain, dès la pointe du jour. Les chemins étaient abominables et le pays très coupé. Après deux heures de marche, les éclaireurs vinrent me dire que l'on en était à une portée de fusil, et qu'ils avaient pénétré jusque-là sans voir aucune trace des ennemis. J'envoyai de suite une forte patrouille de cavalerie mêlée d'infanterie. Elle entra dans la ville et me fit dire qu'on n'y avait trouvé que des femmes, qui avait accueilli la troupe aux cris de : Vive la République ! Je fis aussitôt la reconnaissance pour l'établissement de la colonne et la distribution des postes.
Canclaux arriva quelque temps après, et le lendemain, Dubayet vint nous joindre avec son armée.
Canclaux apprit vers cette époque que, pendant que nous marchions de succès en succès, l'armée des côtes de La Rochelle n'avait, à son ordinaire, éprouvé que des revers ; que, par cette raison, elle ne pouvait être à hauteur de Mortagne au jour convenu[1]. »